À propos d’un article du journal « La Brique » consacré au Centre culturel libertaire de Lille

jDans son n° 52, La Brique, journal local de critique sociale, a publié un article consacré au trentième anniversaire du Centre culturel libertaire de Lille (octobre 1987 – octobre 2017). Ci-dessous une retranscription du premier chapitre de cet article :

Tribune politique devenu lieu des possibles
D’abord simple émanation du groupe local de la Fédération Anarchiste répondant au sympathique patronyme d’Humeurs Noires, le Centre culturel libertaire est né il y a 30 ans dans un garage de la rue Denis du Péage à Fives, appartenant à l’un.e des militant.es de l’époque. La visibilité de l’initiative, comme la diversité des activités et des parcours qui pouvaient s’y déployer, s’en trouvaient forcément limitées. […] Au fil de son évolution idéologique et spatiale, et notamment à partir de son installation au 4 rue de Colmar à Wazemmes en octobre 1999, le CCL se mue progressivement en lieu d’accueil et relais de multiples initiatives, ouvert à qui veut bien le porter. […]

Pour celles et ceux qui ont connu le CCL lorsqu’il était installé au ½ rue Denis du Péage à Fives, ce premier chapitre contient quelques erreurs.

Tout d’abord, même si ce détail est aujourd’hui sans importance, c’est le groupe Benoît Broutchoux de la Fédération Anarchiste (FA) qui a créé le CCL et non le groupe Humeurs Noires. En effet, six mois avant l’ouverture du CCL, le groupe local de la FA s’était scindé en deux structures différentes : le groupe Benoît Broutchoux (qui a maintenu le projet de création du CCL et l’a ouvert en octobre 1987) et le groupe Humeurs Noires (qui s’est désengagé du projet en avril 1987 et qui n’a adhéré au CCL que quelques années plus tard lorsque le groupe Benoît Broutchoux a disparu).

façade du CCL de Lille quand il était à Fives

Par ailleurs, écrire que le CCL est né « dans un garage » n’est pas exact. En effet, dès son ouverture, le CCL comprenait un rez-de-chaussée et un étage rénovés par les militant·e·s du groupe FA Benoît Broutchoux. Le rez-de-chaussée était constitué de deux garages transformés après travaux en une salle de réunion, de conférence, d’exposition, de projection et de spectacle pouvant contenir jusqu’à 80 personnes. Quant à l’étage, il était constitué d’un appartement transformé après travaux en une pièce en L comprenant un espace de rangement, un bureau, une bibliothèque de prêt, un salon et un coin librairie. Quant à l’idée du CCL, elle est née lors des réunions du groupe FA de Lille après la fermeture de L’Idée libre (libraire associative que la FA a animé avec la Libre Pensée de novembre 1984 à septembre 1986 au 38 rue Jules Guesde à Wazemmes).

Enfin, même si la FA a été à l’origine du CCL, on ne peut pas dire – comme le fait La Brique – que celui-ci n’a été qu’une « tribune politique, […] simple émanation du groupe local de la Fédération Anarchiste ». En effet, dès le départ, le CCL de la rue Denis du Péage a été conçu comme une structure non dogmatique devant permettre une ouverture au-delà des milieux anars traditionnels (cf. la présentation qui en est faite dans La Voix du Nord le lendemain de son inauguration). À ce propos, la référence à Benoît Broutchoux (un nom qui, dès le début, a eu parfois tendance à se substituer au mot « libertaire » dans l’intitulé du centre culturel) n’est pas un hasard, ce militant ouvrier très actif au début du XXe siècle dans le bassin minier du Pas-de-Calais (mais pas seulement) étant connu pour son anarchisme non doctrinaire, sa gouaille, son activité au sein du syndicat CGT des mineurs, son engagement en faveur de la libre maternité et sa culture très éclectique. Alors, contrairement à ce qu’écrit La Brique, le CCL n’a pas attendu de s’installer à Wazemmes pour devenir « lieu des possibles », « lieu d’accueil » et « relais de multiples initiatives ». D’autant plus que – sur le plan statutaire – il s’est transformé très vite en une association loi 1901 totalement indépendante de la FA, cela permettant à différentes structures n’ayant aucun rapport avec l’idéologie libertaire – au sens fermé ou historique du terme – d’en devenir membres à part entière. Deux exemples particulièrement révélateurs : les Flamands roses (groupe d’expression gay et lesbienne qui a fait du CCL son nid douillet pendant de longues années) et l’AZADEL (association d’expatriés zaïrois œuvrant pour un autre développement économique et politique en Afrique). Parallèlement, plusieurs dizaines de personnes non organisées politiquement ont adhéré au CCL à titre individuel. Quant à la CNT (organisation syndicale qui se reconstituait à cette époque à Lille), elle y a établi son siège et s’est investi dans l’animation du lieu, en faisant une sorte de petite Bourse du travail sur le modèle de ce que préconisait Fernand Pelloutier à la fin du XIXe siècle. À partir de ce moment-là, le nom « Centre culturel libertaire » aurait pu être remplacé par « Centre culturel alternatif » ou « Centre social autogéré », formulations beaucoup plus proches de la réalité. Certes, à la différence du CCL de la rue de Colmar, le CCL de la rue Denis du Péage n’a jamais été une référence en matière de scène musicale alternative car le lieu n’était pas suffisamment insonorisé vis-à-vis du voisinage. Néanmoins, pendant dix ans, le CCL a accueilli plusieurs concerts acoustiques, dont certains particulièrement mémorables. Concernant « la diversité des activités », le programme était très varié tant au niveau du contenu (critique des médias dominants, lutte contre l’enfermement carcéral, antimilitarisme, éducation et pédagogies autogestionnaires, antifascisme, anticapitalisme, écologie, anti-sexisme, soutien aux luttes LGBT, internationalisme, présentation et promotion des syndicats et courants syndicaux s’inscrivant dans une démarche autogestionnaire et de lutte des classes, etc.) que de la forme (conférences, projections, débats, expositions, actions de prévention santé, ateliers d’écriture, formations syndicales, répétitions théâtrales, soirées festives, préparation de l’émission de radio « La voix sans maître », participation à un festival cinématographique consacré au tiers-monde, participation à la rétrospective de l’œuvre de Pier Paolo Pasolini, participation à la réédition de la BD « Les aventures épatantes et véridiques de Benoît Broutchoux », participation à l’opération « Germinal, un autre regard » organisée lors de la sortie d’un film de Claude Berri réalisé à partir du roman « Germinal » de Zola, etc.). Concernant les « parcours qui pouvaient s’y déployer », ils étaient également très diversifiés (que ce soit en terme d’invité·e·s, de militant·e·s ou de publics) et des passerelles entre des milieux politiques, socio-économiques et culturels se fréquentant peu ou pas ont pu être amorcées (y-compris avec des habitant·e·s du quartier). Enfin, contrairement à ce qu’écrit La Brique, la « visibilité » du CCL de la rue Denis du Péage fut loin d’être « limitée ». Sa bibliothèque de prêt était utilisée régulièrement par plusieurs dizaines de personnes ; la plupart de ses réunion-débats attiraient plein de gens d’horizons différents et faisaient souvent l’objet de comptes rendus dans la presse régionale et parfois même sur FR3 ; ses locaux étaient utilisés ponctuellement par différentes associations et collectifs de lutte.

Afin d’éviter toutes ces erreurs, il est dommage que La Brique n’ait pas jugé utile de contacter les gens qui animaient le CCL de la rue Denis du Péage. Plusieurs d’entre eux/elles habitant toujours la région lilloise et n’ayant jamais cessé d’être parties prenantes du mouvement social, ils/elles n’auraient pas été difficiles à joindre et auraient sûrement accepté de témoigner.