Réflexions sur la paix, le pacifisme et l’antimilitarisme

Certain·es des camarades avec lesquels je lutte sur le plan syndical et politique ont parfois un discours sur la paix que je trouve soit naïf soit « campiste ». C’est pourquoi je voudrais rappeler ci-dessous ma position concernant le pacifisme et l’antimilitarisme (concernant le « campisme », voir cet autre article).

Vous trouverez également ci-dessous un texte qui a été rédigé l’année dernière par deux syndicalistes britanniques et que je trouve très intéressant. Après une introduction sur les notions d’antimilitarisme et de pacifisme, ce texte présente les conditions qui, selon l’auteur et l’autrice, doivent être remplies pour que le soutien militaire nécessaire aux mouvements progressistes évite de renforcer le militarisme. La traduction a été réalisée par Catherine Samary, membre du Conseil scientifique d’ATTAC.

1. Ma position concernant le pacifisme et l’antimilitarisme

En tant que militant syndicaliste et politique, je milite pour que les conflits entre pays se résolvent autour d’une table de négociations. En ce sens, je suis pacifiste ! Mais, face aux impérialismes et aux fascismes, la négociation n’est pas toujours possible. Dans de nombreux cas, faire preuve d’angélisme en prônant un pacifisme intégral revient à laisser le pouvoir aux colonialistes et aux dictateurs. Même si c’est toujours un drame à cause des morts, des blessés et des souffrances qu’elles engendrent, toutes les guerres ne se valent pas. L’Histoire et l’actualité récente le montrent : il y a des guerres justes !

Par ailleurs, je milite contre le militarisme dans ses dimensions hiérarchiques, autoritaires, bellicistes et nationalistes. En ce sens, je suis antimilitariste ! Mais un pays qui s’arme pour se défendre n’est pas forcément militariste. Il le devient si ses dirigeants décident que tout leur effort doit porter sur la force militaire sans que la menace le justifie vraiment. En tant qu’antimilitariste, je m’oppose à la nature aliénante de l’armée telle qu’elle est conçue et organisé par l’État, aliénation individuelle pour les individus qui la constituent et aliénation collective dans le sens où elle est toujours utilisée contre le peuple dès que celui-ci menace les intérêts des capitalistes et de l’élite politique au pouvoir. D’autre part, tous les antimilitaristes ne refusent pas par principe de participer à un conflit armé. Un exemple historique illustre cette position : Le 19 juillet 1936 en Espagne, les anarcho-syndicalistes de la Confederación Nacional del Trabajo ont été le fer de lance de la résistance au coup d’État menée par le général Franco. Alors qu’ils étaient profondément antimilitaristes, ils ont attaqué les casernes, désarmé les militaires factieux et empêché la victoire des franquistes dans de nombreuses régions. Puis, dans la foulée, ils ont constitué plusieurs colonnes afin de s’opposer à l’avancée des troupes franquistes venues des régions restées ou passées sous leur contrôle. Tout cela en refusant l’uniforme et le salut militaire, en conservant leur liberté de parole et d’association, en élisant leurs officiers et en les révoquant si besoin ! À l’arrière du front, les anarcho-syndicalistes ayant collectivisé leurs entreprises ont également participé à la guerre antifasciste en nourrissant leurs camarades partis au front, en les soignant, en les divertissant et en fabriquant l’armement nécessaire pour combattre les troupes franquistes.

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Je pourrais citer d’autres exemples : soutien de la CGT française aux antifranquistes espagnols de 1936-1939 (voir les deux images reproduites ci-dessous), participation de nombreux et nombreuses antimilitaristes à la résistance anti-nazie et anti-fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale, soutien aux peuples en guerre contre le colonialisme, résistance du peuple ukrainien à l’impérialisme poutinien avec le soutien de diverses organisations progressistes à travers le monde (voir par exemple ci-dessous la banderole de l’intersyndicale française de solidarité avec l’Ukraine) et avec la participation civile ou militaire de Russes et de Bélarusses membres pour beaucoup du mouvement anarchiste et luttant, dans leur pays respectif ou en dehors, pour leurs libertés démocratiques individuelles et collectives.

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Soutien syndical (CFDT, CGT, FSU, Solidaires, UNSA...) à la résistance ukrainienne  ! Pour la paix, retrait des troupes russes hors d'Ukraine ! Solidarité avec tous·tes  les réfugié·es !
Banderole de l’intersyndicale française de solidarité avec l’Ukraine (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FSU, Solidaires, UNSA)

2. Texte rédigé l’année dernière par deux syndicalistes britanniques (Andy Kilmister et de Liz Lawrence) et traduit en français par Catherine Samary (membre du Conseil scientifique d’ATTAC)

UN ANTIMILITARISME SANS PACIFISME

INTRODUCTION

Nous écrivons en tant que militant·es solidaires de l’Ukraine et membres de l’UCU (University and College Union). Cette expérience nous a amené·es à réfléchir à l’attitude que devraient adopter les socialistes et les syndicalistes face à la guerre, en particulier à la manière dont nous soutenons l’opposition aux guerres impérialistes, la critique de l’industrie de l’armement et la solidarité avec les guerres de libération nationale.

Le mouvement ouvrier en général, et les mouvements des opprimé·es, en particulier le mouvement des femmes, ont une longue et honorable tradition d’opposition aux guerres et à l’industrie de l’armement. Mais, à notre avis, cela ne signifie pas adopter une position complètement pacifiste. Nous pensons qu’il existe des circonstances dans lesquelles la résistance armée est nécessaire et doit être soutenue, en particulier lors des guerres de libération nationale, comme mentionné ci-dessus. Cela soulève une question importante pour la gauche : comment concilier notre critique de longue date du militarisme avec le soutien à ce type de luttes ?

Ces questions sont devenues de plus en plus pertinentes ces dernières années en raison de la guerre en Ukraine. Nous écrivons en tant que partisan·es de la résistance armée du peuple ukrainien contre l’agression russe. Dans ce contexte, nous avons vu des sections de la gauche, travaillant conjointement avec des groupes anti-guerre/pacifistes, adopter des positions pacifistes ou semi-pacifistes à l’égard de l’Ukraine. Ces personnes passent sans transition de l’appel à « la paix plutôt que la guerre » à l’appel à l’arrêt des livraisons d’armes à l’Ukraine, sans reconnaître les implications de cette position pour le peuple ukrainien et en ignorant le fait qu’elle est contraire à ce que réclament les syndicats ukrainiens.

Nous avons également assisté à des débats dans lesquels le soutien au droit des Ukrainien·nes à accéder à des armes pour se défendre était assimilé à un soutien à la guerre, à l’OTAN, à une inconscience des dangers d’une troisième guerre mondiale et d’une guerre nucléaire, et à un soutien aux gouvernements occidentaux. Nous estimons qu’il est tout à fait légitime de s’inquiéter d’une troisième guerre mondiale et des dangers d’une escalade des conflits, mais qu’il ne faut pas y répondre par une politique d’apaisement qui demande aux nations opprimées de renoncer à leur droit à l’autodétermination nationale ou d’accepter le partage forcé de leur territoire. Nous nous opposons également à l’idée que les nations opprimées doivent accepter des politiques (qu’elles soient intérieures ou extérieures) déterminées par les États puissants voisins, en restant dans leur sphère d’influence, quels que soient les souhaits de leur peuple.

Nous pensons également qu’il est important de reconnaître que, dans le monde contemporain, dans la mesure où les mouvements de libération nationale ou les pays qui luttent pour conserver leur autodétermination sont souvent relativement faibles sur le plan économique et militaire par rapport aux puissances impérialistes concurrentes, ces mouvements peuvent avoir besoin d’un soutien militaire, par exemple sous forme de livraisons d’armes, de la part d’une ou plusieurs de ces puissances. Cela soulève à nouveau des questions importantes pour les socialistes. Comment concilier cette nécessité avec nos luttes actuelles contre la domination impérialiste ?

Ces expériences nous ont amené·es à réfléchir à ce que signifie être antimilitariste et à la manière dont nous devrions définir l’antimilitarisme. Les notes qui suivent s’efforcent d’esquisser une position qui est antimilitariste sans être pacifiste et qui n’est pas en conflit avec la solidarité avec le peuple ukrainien. Nous ne prétendons pas qu’elles soient exhaustives.

REVENDICATIONS

Les notes ci-dessous sont présentées sous forme de revendications ou d’exigences. Elles représentent les conditions qui, selon nous, doivent être remplies pour que le soutien militaire nécessaire aux mouvements progressistes évite de renforcer le militarisme. Nous les avons regroupées en trois catégories : celles qui s’adressent principalement à nous-mêmes, comme partie prenante du mouvement ouvrier ; celles qui s’adressent principalement aux gouvernements nationaux ; et celles qui s’adressent principalement aux organisations internationales.

En ce qui concerne le premier groupe, les exigences que nous estimons devoir être mises en avant par les socialistes sont les suivantes :

  • Pas de romantisation ni de glorification de la guerre ; une approche critique des cérémonies militaires et des monuments commémoratifs.
  • Reconnaissance du fait que la guerre nuit à l’environnement ; soutien aux opérations de déminage et à la reconstruction après la guerre, y compris la restauration de l’environnement en Ukraine et dans d’autres pays dévastés par la guerre.
  • Opposition au racisme, au sexisme, à la misogynie et à d’autres préjugés pouvant être liés à la guerre ou exacerbés par celle-ci. Opposition aux atteintes aux droits reproductifs des femmes ou aux pressions exercées sur les femmes pour qu’elles produisent des enfants comme chair à canon. Soutien à l’égalité des droits dans l’armée.
  • Reconnaissance du coût humain de la guerre et soutien aux ancien·nes combattant·es et aux personnes blessées ou handicapées à la guerre. Reconnaissance de la situation des réfugié·es et des autres personnes déplacées par la guerre. Reconnaissance de la situation des personnes qui ont vécu des situations de guerre.
  • Préférence pour les négociations à chaque fois qu’elles peuvent être utilisées pour éviter la guerre et obtenir des règlements justes.
  • Soutien aux organisations internationales et aux ONG dans la mesure où elles peuvent contribuer à la négociation de règlements justes.
  • Opposition aux règlements de paix injustes, au colonialisme et aux annexions de territoires.
  • Soutien à l’égalité des droits entre les nations et les pays, sans pression sur les petites nations pour qu’elles renoncent à leur indépendance ou acceptent d’être traitées comme l’arrière-cour d’un autre pays.
  • Reconnaissance qu’il peut y avoir des guerres justes.
  • Soutien aux droits à l’autodétermination et à la légitime défense.

Les exigences que nous adresserions aux gouvernements nationaux, en particulier dans nos pays d’origine, sont les suivantes :

  • Reconnaissance des droits des objecteurs de conscience et soutien à la mise en place de formes alternatives de service civil pour ces derniers.
  • Nationalisation de l’industrie de l’armement.
  • Une fiscalité progressiste sur les entreprises et les riches pour financer les dépenses militaires. Le rejet de l’argument des gouvernements selon lequel les coupes dans les dépenses sociales sont nécessaires pour financer les guerres. La défense des prestations sociales en temps de guerre comme en temps de paix.
  • Pas de ressources pour des projets militaires prestigieux destinés à favoriser le capital plutôt qu’à atteindre des objectifs concrets.
  • Contrôle démocratique des dépenses militaires.
  • Droit des membres des forces armées de former des syndicats et d’y adhérer.
  • Soutien aux anciens combattant·es et aux civil·es blessé·es pendant les guerres, y compris en matière de soins de santé mentale et physique, d’éducation, d’emploi, de logement et de maintien des revenus. Prise en charge des réfugié·es et autres personnes déplacées par les guerres.
  • Soutien militaire aux luttes de libération nationale et aux luttes pour l’autodétermination. Ce soutien doit être fourni sans restriction politique qui compromettrait la lutte pour la libération. Si ce soutien peut être inconditionnel, cela ne signifie pas pour autant qu’il doive être acritique.
  • Désarmement nucléaire, interdiction des armes biologiques et chimiques. Une reconnaissance doit être accordée aux pays qui renoncent aux armes nucléaires, ainsi que des mesures visant à garantir qu’ils ne soient pas désavantagés.

Les revendications qui, selon nous, nécessitent une certaine coordination internationale pour être satisfaites, peut-être par le biais de traités internationaux, sont les suivantes :

  • Soutien aux « règles de la guerre » en termes d’opposition aux crimes de guerre et à la prolongation inutile des guerres. Il s’agit notamment des conventions visant à protéger les civil·es, les infrastructures civiles et l’environnement en temps de guerre, ainsi que des conventions relatives aux droits des prisonnier·es de guerre. Soutien aux tribunaux chargés de juger les crimes de guerre, ainsi qu’aux tribunaux internationaux de justice, à condition qu’ils s’appliquent à tous les pays.
  • Soutien aux politiques économiques, sociales et environnementales qui favorisent un développement pacifique et éliminent au moins certaines des causes de la guerre.

Le 15 août 2025,
Andy Kilmister et Liz Lawrence

Source : Labour Hub – Traduction : Catherine Samary – Présentation des auteur·es : Andy Kilmister est délégué du syndicat UCU de l’Université Oxford Brookes auprès du Oxford and District Trades Council et membre de UCU members for Ukraine ainsi que du Ukraine Information Group. Quant à Liz Lawrence, elle est une ancienne présidente du syndicat University and College Union (UCU), le principal syndicat britannique pour les travailleur·ses de l’enseignement supérieur qui rassemble plus de 120 000 membres. Elle est l’une des organisatrices de UCU members for Ukrain.

2 réflexions sur “Réflexions sur la paix, le pacifisme et l’antimilitarisme

  1. Et merde ! J’avais écrit un très long message apportant mon point de vue sur le conflit en Ukraine, point de vue qui diffère un peu du tien et du texte anglais mais une fausse manoeuvre m’a fait tout perdre. J’espère trouver, demain le courage de recommencer… 🙂

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