
Créé en 1970 sur un plan (terme occitan utilisé pour désigner un plateau), le camp militaire de Canjuers est le plus grand polygone de tir d’Europe occidentale. Il est situé dans le nord du département du Var au pied des Préalpes provençales. S’étendant sur 34 852 hectares, il mesure environ 40 km de long et 10 km de large. L’entrée du camp est interdite au public. Deux exceptions annuelles : la commémoration de la Résistance au clos d’Espargon et la visite du village abandonné de Brovès par les gens y ayant vécu avant la création du camp militaire (voir ci-dessous).
Avant d’être un champ de tir (même si 1 742 hectares appartiennent déjà à l’Armée dès la fin des années 1960), le plan de Canjuers est un important lieu de fouilles archéologiques et paléontologiques. C’est aussi un magnifique réservoir de biodiversité. Ses paysages sauvages décrits par Giono sont très appréciés de tous les amoureux et amoureuses de la Provence. Enfin, le pastoralisme y a toujours été très important et, en 1970, on y compte encore 19 700 moutons et 7 444 chèvres.
Alors que dans l’Aveyron la lutte contre l’extension du camp militaire du Larzac fait l’objet d’une intense mobilisation de 1971 à 1981 et qu’elle aboutit à une victoire, celle contre la création du camp de Canjuers rassemble moins de monde, a une durée plus courte et se solde par un échec.
La réussite du projet varois doit beaucoup à la convergence de vues entre Michel Debré (gaulliste historique et ministre de la Défense nationale de 1969 à 1973) et Édouard Soldani (membre du PS, maire de Draguignan, sénateur du Var et président du conseil départemental dans les années 1950-1980).
Il s’explique aussi par le profil de la plupart des propriétaires possédant des terrains sur le plan de Canjuers (lire ci-dessous).
Enfin, les forces politiques locales opposées au projet sont peu nombreuses. Malgré cela, de courageux varois et varoises (occitanistes, libertaires, militant·es de la gauche révolutionnaires, citoyens et citoyennes solidaires, etc.) se mobilisent et, au début des années 1970, des inscriptions « Non au camp de Canjuers ! » fleurissent sur les routes du Centre-Var et du Haut-Var.
Les expropriations se déroulent de 1962 à 1974. Treize communes sont touchées partiellement (Aiguines, Ampus, Bargème, Bargemon, Bauduen, Châteaudouble, Comps-sur-Artuby, La Roque-Esclapon, Montferrat, Mons, Seillans, Trigance, Vérignon) et, à la fin du processus, une quatorzième (Brovès) est complètement rayée de la carte. En tout, ce sont 300 résident·es et 1 032 propriétaires de terrains qui sont concernés.
La majeure partie des terrains (29 954 hectares) est acquise à l’amiable car une grande partie des propriétaires n’habitent pas sur le plateau et, pour eux, vendre à l’État est une façon facile de se « faire du fric ». Par contre, pour les 2 953 hectares restants, les propriétaires sont contraints (par décision judiciaire) d’abandonner leurs terres, leurs fermes et leurs maisons. Le traumatisme est très important pour toutes les familles d’éleveurs et de paysans. Elles ont beaucoup de mal à s’installer ailleurs (seules 12 des 108 fermes expropriées reverront le jour à l’extérieur du plateau). Des habitants expulsés sombrent dans la dépression et certains se suicident.
Les 13 et 14 juillet 1974, plusieurs milliers de personnes venues de toute la France se rassemblent à Tourtour (village perché du Centre-Var). Beaucoup d’entre eux sont déjà allés manifester sur le causse du Larzac et ils ont été impressionnés par la lutte menée par les paysans et bergers aveyronnais. Ici, dans le Var, ils se rendent compte que la situation est différente. Le camp de Canjuers est immense et les militaires y sont très actifs. De plus, la grande majorité de la population varoise semble complètement indifférente au sort des habitant·es expulsé·es. Enfin, des divergences voient le jour entre les participant·es, certains regrettant par exemple que le rassemblement ait été décidé à Paris sans concertation avec les organisations locales.
Néanmoins, la lutte contre le camp militaire de Canjuers n’aura pas été totalement vaine car, en 1970, des paysans et bergers aveyronnais sont venus rencontrer leurs homologues varois et, un an après, quand Michel Debré annonce l’agrandissement du camp militaire du Larzac, ils ont en tête ce qu’il s’est passé sur le plan de Canjuers et ils en ont tiré des enseignements.
Ci-dessous quelques liens et ressources pour en savoir plus sur la lutte contre le camp militaire de Canjuers et ses suites…
1) Retour sur l’histoire des habitants de Brovès, expropriés pour transformer leur village en terrain militaire (reportage réalisé en 2019 par France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur) :
2) Entretien avec Alain Constanzo (membre de l’association Les anciens et amis de Brovès) réalisé en 2019 par Quercus Films :
3) Canjuers, la montagne réquisitionnée :
Épisode n° 2 de la série « L’appel de la montagne » diffusé le 25 décembre 2018 sur France culture à écouter ici
4) De la terre et des larmes :
Dans ce roman publié en 2005, Annie Bruel raconte les dernières années de Brovès. Les habitants espèrent encore que leur village et les hameaux de Comps (village voisin) seront exclus du périmètre du polygone de tir. Mais ils sont si peu nombreux, si loin des villes et des ministères où se prennent les décisions. Annie Bruel joint de nombreux extraits de pièces administratives et d’articles de presse de l’époque. Lire la suite de cette présentation du livre sur le site du Réseau des médiathèques de Provence-Verdon
5) Brovès, village fantôme humilié :
Article publié en 2011 dans Le Ravi (journal aujourd’hui malheureusement disparu, victime du « mur de l’argent »)
6) « Lo darrier moton »
« Lo darrier moton » (le dernier mouton) est une pièce de théâtre écrite par Gaston Beltrame. Inspirée du drame économique et humain vécu par les habitant·es du plateau de Canjuers, c’est une évocation satirique des ravages causés par l’État français dans la région, et plus généralement dans toute l’Occitanie. La pièce a été mise en scène en 1971 par André Neyton dans le cadre du Centre dramatique occitan (Toulon).
7) « Leis inaudibles / Les inaudibles » :
Dans cet ouvrage de 244 pages publié en avril 2023, l’auteur Didier Mir présente les témoignages en français et en provençal de plusieurs habitant·es de Brovès et d’artistes les ayant soutenu en 1974 lors de leur expropriation. Pour en savoir plus, lire la présentation du livre parue le 2 juin 2023 sur le site internet du journal Aquò d’Aquí.

