
Ci-dessous une tribune de Cédric Herrou et Jonathan Gensburger signée par un ensemble d’organisations de la société civile locale.
Bientôt six mois. C’est peu à l’échelle d’un mandat, mais largement assez pour observer une méthode de pouvoir. À Nice, Cagnes-sur-Mer et Menton, l’extrême droite et ses alliés disposent désormais des mairies, des budgets et des moyens d’agir. Les promesses de campagne appartiennent au passé : il faut maintenant les regarder faire.
Ils avaient promis le « bon sens », la proximité, la sécurité, les économies, une gestion débarrassée des idéologies. Ils voulaient rassurer, enfiler les habits de gestionnaires raisonnables et faire oublier les outrances de l’opposition.
Mais les habits sont déjà trop étroits et le vernis craque.
À Menton, Alexandra Masson avait promis un arrêté contre la mendicité. Elle l’a pris le 8 juin. La pauvreté devient ainsi une question d’ordre public : on ne s’attaque pas à ses causes, on réglemente la présence de ceux qui en sont les victimes dans l’espace public. On ne combat pas la misère, on cherche à la rendre invisible.
À Nice, le centre municipal de distribution alimentaire de la rue Dabray a fermé, au point que la CGT des territoriaux réclame aujourd’hui sa réouverture. Cet été, les dysfonctionnements des structures d’accueil ont conduit des associations à distribuer des repas dehors, sur le trottoir, tandis que des dizaines de personnes précaires continuaient d’attendre.
À Menton, on encadre la mendicité. À Nice, la solidarité finit dehors. La misère n’est pas traitée. Elle est déplacée.
La peur comme politique
La sécurité est leur obsession. Une obsession puérile et stupide, fondée sur une idée aussi vieille que simpliste : puisqu’il y a de l’insécurité, ajoutons des caméras, des policiers, des équipements, des contrôles et des discours martiaux.
La mécanique est parfaite : on agite la peur, puis on déplace les médias pour donner l’impression qu’on agit. On additionne les dispositifs et on communique sur les chiffres.
Mais trente ans de politiques sécuritaires n’ont manifestement pas suffi à produire la société sûre que leurs discours nous promettent encore.
Si empiler les caméras et les moyens sécuritaires suffisait à régler l’insécurité, cela ferait longtemps que le problème serait réglé.
Ce qui fonctionne, en revanche, c’est la fabrication d’un sentiment permanent de menace. Un fait divers devient une justification budgétaire, une caméra devient une preuve d’action, une intervention policière devient une communication politique. Pendant ce temps, ce qui ne se filme pas disparaît du débat : prévention, éducation, santé, logement, accompagnement social, présence humaine.
Et cette politique de la peur a besoin de cibles.
Ceux qui dérangent
À Cagnes-sur-Mer, alors que la Ligue des Droits de l’Homme conteste devant la justice le couvre-feu imposé aux mineurs de moins de 15 ans, Bryan Masson s’en prend à la LDH et la rebaptise dans une vidéo : « la Ligue des droits des délinquants ».
Ce n’est pas une simple provocation.
Lorsqu’un élu attaque ainsi une organisation dont le rôle est précisément de défendre les libertés et de surveiller les pouvoirs, il révèle sa conception du contre-pouvoir : celui qui conteste devient celui qu’il faut discréditer.
La chasse aux sorcières se poursuit avec la fin de la mise à disposition des locaux de la Maison des Artistes, la mairie invoquant une « réorientation culturelle cagnoise ». Après 17 ans d’existence, la MDAC, lieu de création libre et inclusif, se retrouve ainsi à la rue.
Et à Cagnes-sur-Mer, cette bataille des symboles ne s’arrête pas là.
Dès son arrivée à la mairie, Bryan Masson a retiré le drapeau européen du fronton de l’hôtel de ville. La préfecture lui a alors rappelé les règles relatives au pavoisement des bâtiments publics.
Quelques mois plus tard, la municipalité assume désormais une nouvelle politique de pavoisement et d’affichage dans l’espace public, avec kakemonos et marqueurs visuels destinés, selon la mairie elle-même, à renforcer « l’identité » et la visibilité de Cagnes-sur-Mer.
Ce n’est pas anecdotique, quand on prend une mairie, on prend aussi ses symboles. Et les symboles racontent une politique.
À Menton, Alexandra Masson s’en prend à l’agriculteur militant Cédric Herrou, qu’elle qualifie notamment « d’extrêmement sectaire » et de « dangereux », allant jusqu’à l’inviter à quitter la vallée. Lorsqu’un responsable politique explique à celui qui lui résiste qu’il serait mieux ailleurs, il ne débat plus, il cherche à le disqualifier et à l’intimider.
Puis vient la presse.
Le 5 août, une journaliste de Nice-Matin est bousculée et projetée au sol alors qu’elle exerce son métier à Cagnes-sur-Mer ; son téléphone lui est arraché et un élu municipal RN est mis en cause. Une plainte est déposée.
La justice établira les responsabilités. Mais une démocratie n’a pas besoin d’attendre un jugement pour savoir qu’une journaliste doit pouvoir travailler librement. La presse n’est pas un ennemi politique.
Une ville qui regarde en arrière
Pendant ce temps, les politiques publiques dessinent une autre réalité.
À Nice, Éric Ciotti annonce 60 millions d’euros d’économies annuelles et une baisse de fiscalité. Certaines dépenses, subventions ou manifestations sont réduites ou supprimées.
Derrière chaque économie, il y a pourtant un choix : mais qui paie, qui perd et quelle ville construit-on finalement ?
Même question pour la voiture. Alors que la Côte d’Azur suffoque sous les épisodes de chaleur et que les déplacements automobiles pèsent sur la qualité de l’air et les émissions, la majorité niçoise élargit la gratuité du stationnement. À Cagnes-sur-Mer, la gratuité devient elle aussi un marqueur politique.
Et lorsqu’il faut répondre à la chaleur, on installe des climatiseurs.
Voilà leur politique écologique : tenter pitoyablement de réparer les conséquences plutôt que s’attaquer aux causes.
Une ville qui favorise la voiture, poursuit l’artificialisation et pousse toujours plus loin son modèle touristique ne mène pas une politique en faveur du climat. Elle adapte ses habitants aux dégâts qu’elle refuse de combattre. C’est une politique écocide.
La Côte d’Azur n’a pas besoin d’être rendue toujours plus attractive. Elle est déjà saturée.
Toujours plus d’avions, de bateaux, de voitures, de locations touristiques, toujours plus de pression sur l’eau, les logements et les espaces naturels : le surtourisme n’est pas une fatalité, c’est un choix politique.
Et lorsque Nice porte de 90 à 120 jours la durée maximale de location d’une résidence principale en meublé touristique, le choix est limpide : le logement peut continuer à être traité comme une marchandise touristique alors que tant d’habitants peinent à se loger.
Ils appellent cela l’attractivité, nous appelons cela une fuite en avant mortifère.
Six mois pour comprendre la direction
Ces six mois ne résument pas tout un mandat. Ils en révèlent déjà la direction : la pauvreté traitée comme une nuisance, la sécurité érigée en obsession, l’écologie réduite à l’adaptation, le surtourisme poursuivi comme une fuite en avant et, chaque fois qu’un contre-pouvoir résiste, le transformer en ennemi. Et cette liste n’est pas exhaustive, bien entendu.
Ce ne sont pas des accidents isolés, c’est une cohérence politique. Alors face à ce constat et à la perspective de 2027, deux choix s’offrent aux citoyennes et citoyens attachés aux libertés, à l’écologie, à la justice et à la démocratie : se résigner ou résister.
Nous résisterons.
Nous regarderons encore les outrances, les budgets, les délibérations, les marchés publics, les subventions, les décisions et leurs conséquences. Parce qu’une élection donne un mandat. Elle ne donne pas tous les droits.
Face à cette extrême droite qui cherche à s’installer durablement dans le paysage, la résistance existe : diverse, parfois dispersée, mais absolument déterminée à ne pas laisser la peur, l’intimidation et la banalisation devenir la nouvelle normalité. Notre diversité est une force. Elle doit maintenant devenir un rapport de force.
Cette tribune n’a pas vocation à parler à la place de celles et ceux qui se mobilisent déjà avec tellement d’acharnement. Elle veut y prendre sa part. Mettre en commun les constats, les expériences et les colères. Et rappeler une chose simple : face à une extrême droite qui avance, personne ne doit rester seul, nous devons faire bloc et réagir systématiquement avec puissance.
Ils ont les mairies, les institutions, les budgets et les moyens de communication, mais nous avons autre chose : la capacité à nous organiser, à nous parler, à nous rassembler et à résister.
Ils pensaient peut-être avoir gagné le droit de gouverner tranquillement, ils vont découvrir ce que signifie avoir une opposition qui ne dort pas.
La flamme de la résistance ne doit pas s’éteindre et elle ne s’éteindra pas.
Nice, le 25 août 2026
Tribune de Jonathan Gensburger et Cédric Herrou signée par :

