La Sainte Barbe : un moment fort chez les mineurs et leurs familles

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Affiche des fêtes de la Sainte Barbe organisées du 3 au 5 déc. dans l’agglomération de Lens-Liévin

Depuis plus de cent ans, le 4 décembre (jour de la Sainte Barbe) est un moment fort chez les mineurs et leurs familles. Même si la prétendue fonction protectrice d’une « sainte » relève selon moi de la superstition, la célébration de cette fête ne me dérange pas tant qu’elle ne s’oppose pas à l’esprit de lutte des salarié·es et au combat syndical.

La chanson présentée ci-dessous en est le parfait exemple. « En el pozo María Luisa » (Dans le puits María Luisa), connue également sous le titre « Santa Bárbara bendita », a été écrite de manière anonyme et à une date inconnue dans la région des Asturies en Espagne. La musique est reprise d’un air traditionnel asturien. Le texte évoque un mineur maculé de sang qui, suite à un accident, prend à témoin Maruxiña (nom de la poupée à l’effigie de Sainte Barbe qui était alors descendue rituellement au fond des mines et qui servait de mascotte aux mineurs). Lors de l’insurrection asturienne de 1934 (qui vit quinze à trente mille mineurs prendre le contrôle d’une grande partie des Asturies pour y instaurer une « République des ouvriers et paysans ») et suite à la répression de cette insurrection par l’État espagnol (qui fit plus de mille morts en deux semaines), « En el pozo María Luisa » devint populaire dans toute l’Espagne. Un nouveau couplet fut même ajouté : « Me cago en los capataces, accionistas y esquiroles » (ce qui signifie « Je chie sur les contremaitres, les actionnaires et les briseurs de grève »), donnant à la chanson un sens très politique. Aujourd’hui encore en Espagne, ce chant est toujours entonné (en asturien ou en castillan) dans les manifestations (voir ici par exemple).

SANTA BÁRBARA BENDITA
par le chœur des mineurs de Turón

Traduction : Dans le puits Maria Luisa / Trailala lala trailala / Sont morts quatre mineurs / Regarde Maruxina / Regarde dans quel état je suis / Ma chemise est rouge / Rouge du sang d’un compagnon / J’ai le crâne brisé par un tir de mine / Dans le puits Maria Luisa / Sont morts quatre mineurs / Bienheureuse Sainte Barbe / Patronne des mineurs / Regarde Maruxina / Regarde dans quel état je suis

Origine et symbolique de la Sainte Barbe :

D’après l’association belge « Chantlibre », Sainte Barbe est « invoquée pour conjurer les peurs et les terreurs » et « sa légende la relie à la recherche de la connaissance, à la rébellion, au changement ». Toujours d’après cette association, « les rituels qui lui sont attachés relèvent de cultes pré-chrétiens de mort et de renaissance souterraine, symbolisée notamment par la mise en germination de blé le jour du 4 décembre ». Par ailleurs, la légende chrétienne raconte que le père de Barbara décapita sa fille parce qu’elle refusait de lui obéir et qu’il fut frappé par la foudre immédiatement après avoir commis cet acte ; raison pour laquelle Barbara, en plus d’être la sainte-patronne de ceux qui travaillent sous terre, est également celle des métiers exposés au feu : pompiers, artificiers, fondeurs, etc.

Mythologie du mineur : attention, danger !

« La fonction du mythe du mineur est d’offrir un système de représentations de soi, qui, une fois intériorisé, en vient à exercer une emprise totale au point que l’ouvrier-mineur et par contamination, les siens et son territoire d’appartenance, finissent par s’identifier à ce mythe en toutes les occasions de leur vie. Les accidents collectifs et particulièrement les grandes catastrophes sont des moments propices pour réactiver le discours de la mythologie du mineur » (extrait d’un texte de Bruno Mattéi, professeur de philosophie et auteur de « Rebelle, rebelle / Révoltes et mythes du mineur », suite au discours prononcé en 2014 par le maire de Liévin pour le 40e anniversaire de la catastrophe survenue dans la fosse 3 de cette ville).

En France, cette mythologie ne date pas d’hier. Dès le milieu du XIXe siècle, le mineur devient l’incarnation de la souffrance ouvrière. Ensuite, dans la première moitié du XXe siècle, de nombreux dirigeants du PCF et de la CGT le présente comme l’avant-garde du prolétariat. Puis, après la Seconde Guerre mondiale et la nationalisation de charbonnages, l’État en fait un véritable héros n’hésitant pas à se sacrifier pour la Patrie. En effet, « la pénurie énergétique impose de relancer l’extraction au plus vite ; c’est la Bataille du charbon. Les mineurs passent alors pour former la corporation la plus courageuse et la plus solide, celle surtout qui peut sauver le pays en apportant la manne noire. Les ouvriers réels se plient inégalement à cette injonction symbolique : sans doute en tirent-ils la fierté de travailler pour une cause, mais ils savent que l’héroïsme productif auquel on les invite se paie (l’absence de modernisation des mines et le surtravail augmentent considérablement la dangerosité du métier). Le mineur, héros ou martyr ? » (extrait d’un excellent article de Marion Fontaine publié sur le site « Mineurs du monde / Mémoires de mines »).

Aujourd’hui, même s’il a commencé à s’effriter dans les années 1960, ce mythe n’a pas complètement disparu. En 1993, par exemple, lorsqu’avec plusieurs camarades de la CGT, de la CNT et du Centre culturel libertaire Benoit Broutchoux de Lille, j’ai participé à Lens – à l’occasion de la sortie du film Germinal de Claude Berri – à l’organisation d’un colloque sur la vision que Zola avait des mineurs et plus généralement sur la représentation du mineur dans les discours patronaux, syndicaux, politiques et étatiques, j’ai été surpris de constater – y-compris chez certains mineurs à la retraite – à quel point la mythologie du mineur était encore ancrée dans beaucoup d’esprits. Autre exemple : le discours prononcé en 2014 par le maire de Liévin pour le 40e anniversaire de la catastrophe survenue en 1974 dans la fosse 3 de la ville (cf. le texte que cela a inspiré au professeur de philosophie Bruno Mattéi).

Quelque soit le type de minerai extrait, les mineurs ont travaillé dans des conditions extrêmement dures. Ils ont été exposés aux accidents (inondations, effondrements, explosions) et à de nombreuses maladies extrêmement invalidantes. En France, la silicose n’a été reconnue comme maladie professionnelle qu’en 1945 et son dépistage systématique n’a commencé qu’en 1954. Rien que depuis cette date, la silicose a tué 150 000 mineurs de charbon. Aujourd’hui, même fermées, les mines françaises continuent de faire des victimes. Et n’oublions pas les mineurs qui, à travers le monde, sont toujours en activité ! Alors, démystifier l’image héroïque du mineur et dire la vérité sur la « chair à charbon » que furent en fait les ouvriers de la mine est plus que jamais un nécessité.

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À la mémoire de mes deux arrière-grands-pères, mineurs de fond à Onnaing (près de Valenciennes) qui auraient apprécié cette « tiote » note d’humour :

Un mineur de ch’Nord, qui s’prom’not par drière ech coron, véyot nin s’n’ingénieur qui l’suivot d’un mét’ d’long. Pinsant qu’i est tout seu, ech mineur s’achemine et fait soudain un pet qui buque comme un cop d’mine. « C’est pour moi que vous faites cela ? » qué l’ingénieur li dit. « Pour vous ? répond l’aut’. Bé non, ch’est pour mi ! ». Pi, l’ouverrier s’in va, bertonnant d’colère : « Tous ches fainéants d’riches… i faudrot tout leu faire ! ».

Auteur présumé de ce texte (avec probablement quelques modifications lexicales et orthographiques) : Jules Mousseron, (1868–1943), mineur de fond à la Compagnie des mines d’Anzin (près de Valenciennes) et écrivain de langue picarde connu notamment pour avoir créé le personnage de Cafougnette

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Articles publiés sur ce site sur le thème de la mine :

> La grande grève des mineurs de 1948
> Zola et « Germinal » : la vision d’un faux-frère
> La Cité des électriciens de Bruay-la-Buissière (plus ancien coron minier du Pas-de-Calais)
> Benoît Broutchoux (1879-1944), un militant original et gouailleur du bassin minier du Pas-de-Calais

 

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